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Henri de Lubac par Hans-Urs von Balthasar
Portrait brossé par Hans Urs von Balthasar à l’occasion du cinquantième anniversaire de vie religieuse d'Henri de Lubac.
De santé fragile, gêné dans son travail pendant des années à la suite d’une blessure à la tête pendant la guerre de 1914, cet homme discret, effacé, brûle d’un feu sacré qui transfigure son apparence étique et fait pétiller des yeux parfois malicieux. Avec une patience de fourmi, il a dépouillé presque toute la littérature patristique grecque et latine, toute la littérature médiévale, ainsi qu’en témoignent les milliers de notes disséminées dans son œuvre ; mais tous les problèmes qu’il aborde, toutes les perspectives qu’il dégage se situent à la pointe du présent. Lorsqu’après la dernière guerre une vague intégriste dispersa « l’école de Lyon » (qui n’a jamais existé en tant qu’école), la méfiance s’attacha tout particulièrement à lui, le faisant victime docile de toutes les suspicions, de toutes les dénonciations publiques ou officieuses. Ce qui lui valut, en fin de compte, de devenir une des personnalités les plus respectées, les plus estimées des milieux scientifiques de France et de l’étranger. Son élection au sein de l’Académie des sciences morales prouve à quel point sa largeur, son ouverture d’esprit lui ont conquis des cœurs d’une orientation toute différente de la sienne.
Sa première œuvre marquante, Catholicisme, aspects sociaux du dogme (1938) ouvrit pour toute une génération de jeunes catholiques une brèche comparable à celle que perça Péguy et d’ailleurs dans son prolongement.
Dans son anti-jansénisme foncier, le Père de Lubac envisage le christianisme comme un amour aussi vaste que possible, englobant tous les aspects de l’activité humaine, et il sait en donner de merveilleux témoignages prélevés dans toute la tradition, des premiers Pères de l’Église jusqu’à Newman, sans oublier Teilhard. C’est pourquoi il a une prédilection pour Origène (auquel il initia, ainsi qu’à Grégoire de Nysse et à Maxime le Confesseur, l’auteur de ces lignes qui eut le privilège de faire sa théologie à ses côtés). La vision origéniste de l’histoire du salut et son intelligence de la parole biblique lui semblaient devoir servir de modèle à une compréhension toujours plus large du christianisme. (Histoire et Esprit, 1950, édition d’Origène dans les « Sources chrétiennes »). Ce christianisme est au cœur de toute quête profane de Dieu (L’Origine de la religion, 1937 ; La Lumière du Christ, 1942 ; De la Connaissance de Dieu, 1945 ; Sur les Chemins de Dieu, 1956) ; il est prêt à rencontrer les formes les plus hautes de la théologie et de la spiritualité humaines, qu’il s’agisse en particulier du dialogue avec l’Asie (Aspects du Bouddhisme, 195 ; La Rencontre du Bouddhisme et de l’Occident, 1952 ; Amida, 1955), mais aussi avec Israël (Israël et la Foi chrétienne, 1942). La religion athée de l’Europe moderne a retenu également l’attention du Père de Lubac qui lui a consacré de pénétrantes études traitant soit de ses origines psychologiques et littéraires (Proudhon et le christianisme, 1945), soit des possibilités d’un échange spirituel (Le Drame de l’humanisme athée, avec des études sur Feuerbach, Kierkegaard, Nietzsche, Auguste Comte et Dostoïevski, 1944, paru ensuite en Livre de poche). Selon le programme tracé dans Catholicisme, il est toujours resté fidèle aux esprits qui cherchent : c’est à l’intention de ceux qui, grâce à Teilhard, ont gardé un contact avec le christianisme et l’Église, qu’il écrivit son apologie : La pensée religieuse du P. Teilhard de Chardin (1962), toute nourrie des entretiens amicaux qu’il eut avec lui et d’innombrables inédits : notes, lettres, déclarations. Sans masquer les excès et les imprudences du savant, il sauve l’essentiel de ce qui peut l’être chez lui : une attitude plutôt que des affirmations catégoriques.
Mais si H. de Lubac s’est fait pour les non-croyants le héraut sans peur ni mesquinerie de la foi chrétienne, en proclamant la présence sereine et constante de l’Église dans tous les domaines clés de l’esprit, il approche aussi le cœur même de l’Église. À l’époque où il était l’objet des attaques les plus cruelles, il a exposé sa vision de l’Église et son amour filial pour elle dans un livre lumineux (Méditation sur l’Église). Auparavant, dans le Corpus Mysticum, il avait médité sur le mystère de l’Eucharistie, essence et fondement de l’unité ecclésiale. Son œuvre la plus contestée, Surnaturel, cherche à déceler les rapports entre la liberté humaine et le libre don de la grâce ; problème qui est bien dans l’axe de sa pensée puisqu’il s’efforce de rattacher aussi intimement que possible l’homme concret, dans et hors de l’Église, aux mystères de l’amour divin. Dans les Affrontements mystiques, les Paradoxes et Nouveaux Paradoxes, de façon stimulante, il incite l’intellectuel chrétien à affronter le choc des principaux paradoxes du christianisme, et à fourbir à cet effet les armes quelque peu rouillées du « combat spirituel ».
Travailleur infatigable, il achève de publier une œuvre considérable en quatre volumes.
Ce n’était pas assez d’avoir étudié le quadruple sens de l’Écriture pour la période patristique, il poursuit tout au long du Moyen âge les variations de ce thème qui lui est cher. Sens littéral, spirituel, moral et anagogique (eschatologique) : toutes ces dimensions de la Parole de Dieu se déploient dans l’Église aux écoutes. Pour Henri de Lubac, il s’agit de montrer qu’en un temps de critique biblique « scientifique » l’Église ne doit pas abandonner une richesse dont la perte aurait pour conséquence un déplorable rétrécissement de la conscience chrétienne.
Nous nous réjouissons avec le jubilaire qui, après avoir souffert dans l’Église durant des lustres, se voit aujourd’hui réhabilité et comblé d’honneurs : le Père de Lubac n’est-il pas expert au Concile et jouissant de la considération du Pape actuel ?
On pourrait souhaiter qu’il fût mieux connu en Suisse : son œuvre d’où jaillissent des étincelles, où se découvrent des horizons toujours nouveaux, mérite d’être étudiée sérieusement comme une source d’enrichissement.
Hans Urs von Balthasar
Original title
Henri de Lubac. Zum 70. Geburtstag
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Specifications
Language:
French
Original language:
GermanPublisher:
Saint John PublicationsYear:
2026Type:
Article
Source:
Choisir 5, 53 (1964): 19‑20.